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Comment l’éco-conception va-t-elle transformer le retail ?

Comment l'éco-conception va-t-elle transformer le retail ?

Durabilité, sobriété, neutralité…. A l’heure de l’emballement climatique, ces nouveaux mots d’ordre poussent les retailers à accélérer vers la décarbonation et à réduire toujours plus l’impact environnemental de leurs activités. Pour y parvenir, l’éco-conception est une solution prometteuse. Explications.

 

Comparativement aux secteurs de l’énergie, des transports et du bâtiment, principaux responsables de l’augmentation des températures au niveau mondial, le retail n’est pas l’activité la plus polluante, mais elle contribue malgré tout de manière significative à la crise climatique. La fabrication et la commercialisation des produits, la construction, l’aménagement et l’exploitation des points de vente consomment une grande quantité d’énergie, génèrent énormément de déchets, et nécessitent de recourir à des équipements conçus grâce à l’activité extractive, qui a des effets catastrophiques sur l’environnement partout dans le monde… pollution et désorganisation des sols, empoisonnement des cours d’eau, des nappes phréatiques et des terres agricoles, destruction des écosystèmes, déclin de la biodiversité… A titre d’exemple, les mines sont responsables à elles seules de 7% de la déforestation à l’échelle planétaire, selon le rapport La situation des forêts du monde établi en 2022 par la F.A.O, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture. 

La production d’une tonne d’acier, matériau qui sert notamment à fabriquer des portants, des rayonnages, des étagères et des tables d’appoint, émet 1,8 tonnes de CO2 dans l’atmosphère et libère massivement, lors de l’extraction du fer, le principal minerai qui le compose, des composés chimiques hautement toxiques dans la nature. Il en va de même pour l’aluminium, lui aussi très présent dans le mobilier utilisé par le secteur, dont la fabrication génère en grande quantité des boues rouges corrosives, chargées de métaux lourds, saturées de plomb, de cadmium et de mercure. 

 En prenant en compte l’ensemble des marques et des magasins à travers le monde, la participation du commerce de détail au dérèglement environnemental prend une autre dimension. De fait, pour les retailers, l’heure est venue de changer de braquet en matière d’empreinte carbone et de ne plus mettre le curseur uniquement sur les émissions de CO2. Tout ce qui est constitutif de l’impact doit être pris en considération. C’est précisément ce que l’éco-conception permet de faire en agissant sur l’ensemble de la chaîne de valeur. Qu’est ce que cette nouvelle approche peut apporter aux détaillants ? Comment change-t-elle la conception des produits et leur commercialisation ? De quoi parle-t-on exactement ? 

 

Green New Deal.

 

De fait, l’éco-conception propose une façon de faire responsable radicalement différente de celle qui a cours aujourd’hui. Il ne s’agit pas uniquement d’équiper un point de vente avec des panneaux photovoltaïques, ou de réduire la pollution générée par une flotte de livraison en recourant à des motorisations électriques, mais d’aller au fond des choses, jusqu’à la racine même du problème, en agissant sur toutes les externalités que celui-ci comporte. C’est donc une vision de la transition écologique qui va au delà des mesures de surface qui sont habituellement prises par les entreprises, et qui ne se résument la plupart du temps qu’à de simples ajustements, comme l’explique Valérie Fernani, Directrice de l’association API’UP, spécialisée dans le mobilier écoresponsable pour espaces professionnels : « L’éco-responsabilité ne relève pas du simple achat de papier recyclé ou d’intégrer les labels « verts » dans la politique d’achat de l’entreprise. Il s’agit d’aller plus loin et de considérer tous les aspects d’une économie plus durable, plus collaborative et plus prospective. »

Arnaud Pagès conférencier

Concrètement, cela signifie prendre en compte l’environnement dès les premières étapes de la conception et lors de l’ensemble du cycle de vie du produit, sans en changer la fonction ni l’usage, sans en augmenter le prix, ni en faire baisser la qualité ou le niveau de confort. C’est ce que Décathlon cherche actuellement à faire avec un programme ambitieux qui vise à atteindre 100% de produits éco-conçus en 2026 pour les marques dont le groupe est propriétaire, notamment Quechua, Domyos, Tribord, Btwin, Kipsta ou encore Forclaz. 

Pour ce faire, l’équipementier sportif préféré des Français entend réévaluer le choix des matières premières qu’il utilise en privilégiant celles qui sont biosourcées, transformer les techniques de fabrication pour les rendre vertueuses, réduire les distances de transport du lieu de production jusqu’au lieu de distribution, améliorer la durabilité des produits et travailler sur leur fin de vie en développant des offres de réparation et de recyclage. 

La gamme de vestes de randonnée imperméables Minimal Editions Local de Forclaz a d’ores et déjà été conçue en suivant ces principes. Les chutes de tissu ont été réduites grâce à un bon patronage, les matériaux ont été achetés auprès de fournisseurs européens pour limiter le fret, les fils ont été teints avant leur tissage pour consommer moins d’eau, et l’énergie utilisée a été produite localement, ce qui a permis, grâce à tous ces efforts, de faire baisser de 70% les émissions de CO2 par rapport à une production en Asie et de limiter de façon conséquente tous les autres impacts sur l’environnement. 

 Autre exemple de ce virage vertueux, Roche Bobois a adopté une démarche similaire et a même développé, en collaboration avec l’institut technologique FCBA, un outil d’évaluation qualitative baptisé Eco8. Cet outil permet de mesurer le profil environnemental des matériaux utilisés pour les structures et pour les revêtements de chaque produit, leur qualité et leur séparabilité en vue de leur recyclage, et les démarches environnementales mises en œuvre dans les ateliers de fabrication. 

La transformation radicale que l’éco-conception apporte concerne donc au premier chef la façon dont les produits sont pensés, fabriqués et commercialisés, mais les points de vente sont eux aussi concernés.

 

Aménagement zéro déchet.

 

Au sein des magasins, l’approche zéro déchets permet de faire rentrer l’économie circulaire, un des principaux leviers de l’éco-conception, dans l’équation pour révolutionner l’agencement des produits et la façon dont ils sont mis en valeur. Au regard de l’urgence climatique, la débauche de mobilier qui prévalait jusqu’ici, avec des espaces de vente toujours plus spectaculaires pour attirer les clients et les inciter à l’achat, peut laisser place à des aménagements raisonnés et sobres, sans gaspillage de matériaux, tout aussi attrayants et rentables que les dispositifs actuels. 

Pour les détaillants, cela veut dire qu’ils doivent mettre en place un fonctionnement tout à fait différent de celui auquel ils sont habitués, comme l’explique Paul Marchesseau, fondateur d’ Emilieu Studio, une agence qui accompagne les projets d’architecture d’intérieur et de design qui souhaitent basculer vers l’écologie : “Le merchandising produit beaucoup de déchets. Le travail de vitrine est quasi systématiquement jeté alors que les matériaux pourraient être réemployés. Il faut penser le cycle de vie de tout ce qui constitue les mises en scène éphémères. La réversibilité est aussi importante. Il faut que les aménagements soient démontables. Penser la démontabilité, c’est faire appel à des matériaux qui ne seront pas abîmés, détériorés lors du démontage »

 L’enjeu est désormais de garder le plus longtemps possible le mobilier d’exposition, de pouvoir le réparer et le réutiliser sur le temps long, et de faire en sorte que les aménagements temporaires puissent être recyclables pour ne pas avoir à les changer.

C’est en suivant ces principes que Faguo, une marque de vêtements engagées depuis toujours en faveur de l’écologie, a inauguré à Paris, fin 2022, Fair Fashion, un nouveau concept de magasin « éco-conscient » qui a été conçu pour favoriser la circularité et le réemploi, et qui est un véritable démonstrateur des vertus de l’éco-conception. Lors de l’ouverture, Faguo précisait que « chaque élément avait été sélectionné pour son empreinte carbone minimale et sa durabilité ».  Ainsi, le carrelage grès cérame, les rideaux en coton, et les éléments muraux sont recyclés, tandis que la peinture est à base d’algues, sans produits chimiques. En complément, l’empreinte carbone de tous les produits proposés aux clients est indiquée sur l’étiquette.  Ces différentes initiatives ont pour résultat une baisse très nette des émissions de CO2.

Pour pousser en avant le curseur de l’éco-conception, il faut donc nécessairement revoir le choix des matériaux qui vont servir à mettre en valeur les produits. Il faut éviter ceux qui sont difficilement recyclables, comme le marbre ou le plastique, et privilégier ceux qui sont biosourcés et qui se prêtent au réemploi. Il faut opter pour des matières premières respectueuses de l’environnement dans une logique de sobriété et mettre en œuvre des installations polyvalentes, multifonctionnelles et interchangeables qui peuvent répondre aux différents besoins d’un point de vente, sans nécessiter le déploiement de nouveaux équipements. 

 De fait, l’éco-conception va plus loin que tout ce qui a été fait jusqu’ici en matière de transition écologique. Cette nouvelle approche est néanmoins parfaitement soluble avec

les énergies vertes ou le tri des déchets. C’est en réunissant l’ensemble des initiatives vertueuses que le commerce de détail pourra progresser dans sa mue responsable.