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Joris Ghilini : work in progress.

Son Oeuvre Special Offer « résume quelque peu notre société actuelle », selon Joris Ghilini © Jessica Boaziz

L’artiste plasticien Joris Ghilini aime se saisir du “déjà-vu”, renverser le mythe pour le détourner et raconter une nouvelle histoire. Une démarche qui l’amène à revisiter des objets du quotidien ou encore des pièces de luxe, pour s’affranchir du temps et se faire archéologue.

 

Quel chemin avez-vous emprunté avant de devenir artiste ?

 

Joris Ghilini : J’ai toujours dessiné et peint sur toile. Et je suis un grand amateur de peinture, je suis très touché par les nouveaux réalistes, les néo-dadaïstes… Ces acteurs de l’histoire de l’art m’ont inspiré et exposé à de véritables chocs esthétiques.

En parallèle des études de droit, j’ai continué à peindre. Une fois diplômé – en droit de l’immatériel et des nouvelles technologies de la Faculté de droit d’Aix en Provence – je suis devenu conseiller en propriété intellectuelle mais je me suis vite retrouvé face à un dilemme : le droit ou l’art ? J’ai finalement choisi l’art, en 2009.

 

Quel cheminement vous a mené à découvrir votre art ?

 

J.G : J’ai commencé à explorer différentes techniques, à passer du temps dans les musées, les galeries. Je passais mes journées, mes semaines à créer. A faire, refaire, détruire, recommencer, animé par un sentiment d’insatisfaction. Cet incessant work in progress est devenu l’une de mes marques de fabrique. 

Je me suis peu à peu séparé de la toile, qui avait pourtant toujours été à mes yeux le seul et unique support, pour peindre sur du bois, que j’ai taillé, vieilli, sculpté. Je suis fasciné par cette matière qui était auparavant un arbre, vivant. Le bois est toujours plein de vie, de sensualité et de charme.

 

Quelle place occupe maintenant la peinture ?

 

J.G : La peinture reste omniprésente. Je ne peins plus sur des toiles et le support tableau/bois demeure central. Et en parallèle, je réalise des sculptures, comme les baskets en bois, que je moule ensuite pour réaliser des bronzes en pièce unique. 

 © Jessica Boaziz

Les objets de votre quotidien, comme les baskets, les casquettes ou les sacs de shopping que vous sculptez, sont des sources d’inspiration importantes pour vous…

 

J.G : Quand on crée, l’important est de pouvoir garder les pieds sur terre, ce qui n’est pas toujours évident et explique, qu’au final, tout ce qui touche mon quotidien se retrouve au centre de ma création. « Le fond du réalisme, c’est la négation de l’idéal », écrit Gustave Courbet en 1861.

Le fait de pouvoir décoder rapidement les éléments d’une sculpture a un côté rassurant. C’est concret et pour moi, presque tout est prétexte à reproduire.

Un jour, mon regard s’est posé sur des tee-shirts, suspendus dans mon atelier. Les plis sont d’un tel esthétisme… En manipulant des croûtes d’affiche – ces affiches collées les unes sur les autres qui ont pris le vent, la pluie, le soleil… et qui peuvent faire 4/5 cm d’épaisseur rigide -, j’ai eu l’idée de les couper en forme de tee-shirt et d’y glisser un cintre de pressing. J’ai ensuite peint dessus de la manière la plus réaliste possible. Plusieurs tee-shirts se sont succédé au fil des jours, sans que je sache encore vers quelle œuvre finale je m’orientais, ce qui est très souvent le cas. 

 

Que signifie pour vous l’œuvre « Special Offer » ?

 

J.G : Créer un portant de tee-shirts en solde, eux-mêmes supports marketing, à partir de croûtes d’affiches récupérées sur les vitrines de magasins fermés, résume quelque peu notre société actuelle, peut-être elle-même bradée. Et le special offer… c’est la « cerise sur la gâteau » !

 

Les notions de temps, de fin, de lacune sont inhérentes à votre travail. Pouvez-vous nous en dire plus ?

 

J.G : J’interroge le temps, qui peut être une seconde ou l’infini. Un instant ou une éternité. Au final, je cherche toujours à susciter l’émotion. 

La collaboration avec le malletier luxe Pinel et Pinel en est une bonne illustration : en customisant et démystifiant des pièces iconiques imparfaites – prototypes, invendus voués à la destruction -, prisonnières d’une certaine perception, je me suis affranchi du temps et j’ai offert la possibilité de poser un autre regard sur le luxe. Je leur ai insufflé de la vie pour voir celle-ci se dégrader. La frontière est mince entre le produit fonctionnel et l’œuvre d’art n’est-ce pas ?